Dirigeants - Une solitude de plus en plus intense
Pour apporter un éclairage à nos récents articles sur la santé mentale des entrepreneurs, focus sur le sentiment de solitude qui les envahit (d’après une étude de Bpifrance Le Lab publiée le 30 juin). Entre incertitudes économiques, charge mentale et perte de sens, diriger devient le terreau d’un mal-être certain. Les dirigeants sont 38 % à déclarer une mauvaise santé mentale* , deux fois plus en 10 ans. Pourtant il existe des parades.
Dix ans après les premières données sur le sujet, la solitude des chefs d’entreprise est relativement stable (le statut de chef d’entreprise étant en lui-même un facteur d’isolement) : près d’un dirigeant de PME ou d’ETI sur deux (49 %) se déclare aujourd’hui isolé (contre 45 % en 2016). Néanmoins, la proportion de ceux qui se disent « très isolés » passe de 11 % à 18 % en dix ans. Les crises successives - économiques, énergétiques, politiques et géopolitiques, voire climatiques - ont profondément influé, en réduisant la capacité des dirigeants à maîtriser leur environnement. 79 % des dirigeants qui font état de « fatigue entrepreneuriale » évoquent un stress lié à la charge mentale.
Découragement et crise de sens
La perte de maîtrise constitue sans doute l’une des principales différences avec la situation observée il y a dix ans ; les témoignages recueillis lors de l’étude traduisent moins un rejet de l’entrepreneuriat qu’une interrogation profonde sur les conditions dans lesquelles il s’exerce. Au cours des douze derniers mois, 75 % des dirigeants disent s’être questionnés sur le sens de leur engagement ; une remise en cause qui touche aussi bien les créateurs que les repreneurs. C’est d’ailleurs un cercle vicieux : plus la solitude progresse, plus la perte de sens s’accentue ; et plus la perte de sens s’installe, plus le sentiment d’isolement tend à se renforcer. Les dirigeants qui doutent fréquemment de leur engagement sont deux fois plus nombreux à déclarer une mauvaise santé mentale* que l’ensemble des répondants (38 % contre 17 %).
Une solitude qui évolue
Le sentiment d’isolement varie selon les étapes de développement de l’entreprise. Il concerne 30 % des dirigeants au moment de la création, mais atteint 42 % lors de la préparation de la transmission. Il culmine en période de difficultés**, où 58 % des chefs d’entreprise se disent souvent ou toujours seuls ; il ne disparaît pas dans les périodes de réussite (25 % des chefs d’entreprise). À chaque étape, correspond ainsi une forme particulière de solitude : manque de réseau au démarrage, apprentissage du métier d’entrepreneur, absence de relais internes lors de la transmission, manque de soutien dans les périodes de crise ou encore déficit de reconnaissance malgré les succès.
Vers une prise de conscience collective ?
Beaucoup d’entrepreneurs ont le sentiment d’être les « grands oubliés » du débat public (la complexité réglementaire et administrative arrive en tête des facteurs en lien avec le sentiment de solitude). Cette distance avec les institutions se traduit notamment par une baisse de leur engagement au sein des organisations patronales, auxquelles seuls 19 % adhèrent (versus 28 % il y a dix ans). Néanmoins, face aux difficultés, une forme de solidarité entre dirigeants semble émerger : pour la première fois, les dirigeants revendiquent une identité commune, fondée sur leur ancrage territorial et leur rôle dans le tissu économique local. À voir si ce sentiment d’appartenance leur donnera plus de voix, et de poids.
(Sources : Bpifrance/Le Lab publication et décryptage)
*Signaux et solutions, lire l’interview de Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien.
**Mallette de secours pour rebondir en cas de difficultés : notre article sur le sujet.
>Les facteurs ayant le plus contribué à l’évolution du sentiment de solitude
-la complexité réglementaire et administrative (citée par 63 % des répondants)
-l’incertitude économique (inflation, coûts de l’énergie, baisse d’activité…) (58 %)
-les difficultés de recrutement et de fidélisation des talents (41 %)
-l’évolution des attentes des collaborateurs (32 %)
(Source : Étude solitude du dirigeant 2026, Bpifrance/Le Lab, juin 2026)