Santé mentale et entreprenariat - Interview de Jean-Luc Douillard, psychologue clinicien
La question de la santé mentale est au cœur des préoccupations gouvernementales : Grande cause nationale pour la 2e année consécutive, mission d’information actuellement en cours au Sénat (souffrance psychique au travail), thématique renforcée dans le plan Santé au travail 2026-2030 présenté début juin… Un sujet de fond qui, s’il était correctement abordé, pourrait bien changer le visage de l’économie.
« Il ne faut pas attendre d’aller mal pour aller bien »
- Le chef d’entreprise prend-il soin de sa santé ?
Le chef d’entreprise a tellement de responsabilités qu’il pense qu’il n’a pas le temps de prendre soin de soi. C’est une erreur. Plus l’entreprise est petite, plus la santé est importante, car si l’artisan s’arrête… l’entreprise va s’arrêter. J’aurais de plus tendance à dire que 80 % des décisions des chefs d’entreprise sont conditionnées par leur santé mentale ; celle-ci leur permet de performer (anticiper, convaincre leur banquier…). La santé est en effet un moteur, pas un frein ou une limite.
- Les dirigeants se malmènent-ils ?
Oui. Parmi les signaux d’alerte, il y a des problèmes de sommeil, les problèmes qui touchent à sa relation aux autres (troubles de l’humeur…), la difficulté à prendre des décisions, un oubli de rendez-vous, ne pas entendre son réveil, des petits troubles cognitifs, une perte d’envie… Ce sont autant de petits indicateurs qui passent par le corps et qui seront susceptibles de flamber plus tard (ce sera alors plus grave et long à soigner). L’entourage les voit généralement, mais l’entrepreneur n’écoute pas. Habitué à être seul, il peut très vite s’enfermer, s’enfoncer dans la dépression... Prendre l’initiative de demander de l’aide, ce n’est pas une faiblesse, c'est une force et une compétence. Le capital santé est le premier capital de l’entreprise.
- Ainsi, mieux vaut-il prévenir que guérir ?
En France, nous avons une culture de prévention par le risque... Il faut développer a contrario des actions auprès de gens non demandeurs, et c’est le but du programme « Bilan annuel de santé de l’entrepreneur » (BASE), que j’ai construit en partenariat avec la Matmut : une démarche préventive de suivi pour aider les entrepreneurs avant que les difficultés ne surviennent. Si les mutuelles investissaient plus dans la prévention en santé mentale, elles gagneraient beaucoup d’argent !
- Expliquez-nous…
Fin 2026, la Matmut aura financé 150 bilans somatiques et psychologiques d’entrepreneurs : en une matinée, chacun a un entretien avec un cardiologue, un médecin du sport, un généraliste spécialisé dans le sommeil, un préparateur physique ou un kiné, et un psychologue. Un bilan biologique est réalisé (prise de sang très complète). C’est un moment confidentiel. Ils reçoivent ensuite un compte-rendu avec des recommandations et commentaires. Je constate que les entrepreneurs viennent me voir car ils sont obligés (entretiens psychologiques), mais que je suis obligé de les arrêter après 1h30 ! Cela leur fait du bien… Nous avons constaté que si 90 % des dirigeants se déclarent en bonne santé, 82 % présentent en réalité un problème de santé ; 40 % affirment que la qualité de leur sommeil est mauvaise, voire très mauvaise… Nos chiffres confirment l’exposition particulière des dirigeants au stress chronique, à la fatigue mentale et aux risques de burn-out. Les habituer à raconter leur histoire, c’est ce qui m'intéresse dans ces bilans, car quand ils auront besoin de parler, ce sera plus facile pour eux de le faire. Il ne faut pas attendre d’aller mal pour aller bien.
- Cette expérimentation porte-t-elle des fruits ?
Il y a un suivi pendant un an pour mesurer l’impact réel de cette démarche (10 indicateurs clés). Nous voyons que les dirigeant ont évolué, pris des décisions : ils s’accordent du temps personnel, ont vérifié s’ils ne faisaient pas d’apnée du sommeil, etc. Le sommeil est essentiel (90 % de nos activités physiques et psychologiques dépendent du sommeil qui répare), les relations aux autres sont essentielles. En prenant régulièrement soin d’eux, les dirigeants réduisent leurs risques cardiovasculaires et les conséquences de certains excès sur leur métabolisme (nourriture, somnifères, alcool, douleurs articulaires…).
Le check-up du dirigeant
Rendez-vous de pilotage avec soi-même, l’autodiagnostic peut vous aider à prendre du recul. Voici les 10 marqueurs essentiels suivis lors du programme BASE évoqué ci-dessus : qualité du sommeil, qualité des relations sociales, qualité des relations familiales, sentiment d’estime de soi, capacité à parler de sa santé à un professionnel, à demander de l’aide en cas de besoin dans la gestion du projet d’entreprise, qualité du temps libre dédié à soi-même, santé économique de l’entreprise, sentiment d’être en bonne santé physique, sentiment d’être en bonne santé psychologique. À vous de vous évaluer…
>Outil spécifique dédié : Autodiagnostic de l’association 1NSPIRE, qui se mobilise autour de la santé des dirigeants.
L’APESA, une main tendue vers vous
Le dispositif APESA (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë) permet à tout chef d’entreprise qui en éprouve le besoin de bénéficier d’une prise en charge psychologique rapide, gratuite et à proximité de son domicile, par des psychologues spécialisés. De plus, partout en France, 7000 « sentinelles » bénévoles et formées (conseillers CMA, CCI, experts-comptables, greffiers, etc.) peuvent demander à ce qu’un psychologue vous appelle, avec votre accord. Depuis dix ans, 16 000 entrepreneurs ont été pris en charge.
>30 millions de Français seront concernés par une pathologie mentale au cours de leur vie.
(Source : Fédération française sports pour tous, communication de juin 2026).
>Plus d’un tiers des travailleurs indépendants déclarent avoir déjà envisagé de ralentir (44 %) voire de renoncer (34 %) à leur activité d’indépendant pour réduire leur niveau de stress et protéger leur santé mentale.
(Source : Enquête Ifop pour Welfaire sur la santé mentale des travailleurs indépendants ; mars 2026).
> 40 % des dirigeants sont en vulnérabilité, dont 23 % déjà en zone critique (alerte ou surchauffe)
Les signaux d’alerte sont nombreux : 73 % déclarent une charge de travail excessive, 55 % ont du mal à s’accorder du repos ou des vacances, 60 % n’arrivent plus à déconnecter, 1 dirigeant sur 3 se sent seul.
(Source : Baromètre national 2024-2025 sur la santé des dirigeants, Association 1nspire).