Atelier Mériguet-Carrère. Ancré dans le passé, il invente demain
Peinture classique, décorative, dorures, gaufrage (cuir et autres matières), restauration... L’entreprise à la pointe de nombreux savoir-faire a su attirer des clients du monde entier ; sa grande spécialisation alliée à l’interaction des intelligences de la main lui permet de répondre à toutes les demandes… et d’innover.
Ici un artisan peint des « tuiles » bosselées qui serviront à décorer l’intérieur d’un yacht, là une autre applique délicatement de la feuille d’or sur un cadre ancien, ailleurs une troisième restaure une peinture sur toile, plus loin d’autres peignent un délicat décor vertical de fleurs… On ne sait plus où donner de la tête dans ce vaste atelier de 350 m2, situé en plein cœur de Paris (IIIe arrondissement), un dédale de pièces où une grande variété de talents s’expriment minutieusement sur différents supports et matériaux qui orneront probablement parmi les plus belles demeures du monde. L’ambiance y est concentrée et sereine, presque religieuse.
Paul Mériguet a fondé l’Atelier Mériguet-Carrère en 1962. Après avoir consacré des années à l’élaboration des décors de sa troupe de théâtre, il oriente son activité vers les travaux de décoration d’intérieur et la restauration de décors peints. « Pour son premier chantier, le chalet d’un riche banquier, il avait fait un devis de 30 pages qui décrivait tout car c’était un homme qui aimait son métier ; son client n’a regardé que la dernière page avec le prix », s’amuse encore Laurent Gosseaume, président de l’atelier, ancien salarié et peintre de métier. Après huit ans de « passation », il a repris l’entreprise avec Antoine Courtois (ingénieur et architecte), en l’an 2000, par le biais d’un crédit vendeur.
L’envol
En 1992, l’atelier comptait 35 personnes, faisait un million de chiffre d’affaires (CA) et avait 15 % de clients étrangers. Aujourd’hui, elle compte120 personnes, a réalisé 42 millions de CA en 2025 (année record), dont 80 % à l’étranger. « S’il le faut, nous pouvons mettre 30 ou 40 personnes sur un chantier », pose Laurent Gosseaume. La clientèle se partage entre décorateurs d’intérieur, architectes (Peter Marino, François-Joseph Graf…) pour des hôtels, demeures privées et boutiques de luxe, mais aussi l’État et ses monuments historiques (palais de l’Élysée, Opéra Garnier…). « Nous intervenons aussi après un dégâts des eaux chez quelqu’un… », précise-t-il. Quand on lui demande comment l’atelier a grandi, c’est l’excellence distillée à tous les niveaux qui semble la clé. « Nous respectons les délais imposés ; il faut que le client soit content et cela se traduit par "le service, le service, le service". Un client content parle à trois personnes, un mécontent à dix ! » L’image compte aussi, mais pas celle des réseaux sociaux (l’entreprise œuvre dans l’intimité de ses clients) ; elle se niche dans les détails : « nous avons un livret d’accueil pour nos salariés qui explique les règles de politesse, etc. » Il y a encore la précision des procédures. Les échantillons sur mesure sont sans cesse retravaillés jusqu’à la prise en compte de la lumière et du rendu des couleurs dans le lieu de destination final (les échantillons sont faits à Paris ; un autre atelier de 850 m2 est installé à Ivry-sur-Seine). Et puis il y a les techniques, maîtrisées jusqu’à devenir sources d’innovation.
La réinvention des matières
Pour un château copié du XVIIIe siècle français situé au Canada, l’entreprise a élaboré des portes en faux acajou. « Nous avons présenté une porte en vrai bois et notre porte en faux bois. Le propriétaire a dit : "celle-là je n’en voudrais pas pour mon cercueil"... C’était celle en vrai bois. » Tout est ici fait à la main. « Nos vernis "chantent"… Ils sont lisses en apparence, mais il y a de subtiles déformations dues au travail manuel, ce qui leur confère une profondeur et une vibration… » Recréer du faux bois, de la fausse pierre, du faux marbre, faux tissu, faux nacre, faux galuchat (moules faits avec de vraies peaux), reconstitution de l’illusion d’un vieux miroir piqué, technique du verre églomisé (XVIIIe siècle)…
L’atelier aime les challenges. « Nous peignons sur soie, tissu… Tout est possible. Nous gaufrons tout : la suédine, le parchemin… Nous ne nous interdisons rien, nous cherchons. Nous ne disons jamais non. » Les clients les poussent dans leurs retranchements. Les techniques anciennes sont « réinventées ». La colle de peau de lapin est un apprêt de dorure, détourné pour faire du décor ; « il faut au moins huit couches de colle de peau, on y grave des motifs, on peut obtenir des mats ou des brillants, on peut la peindre ; cela apporte une profondeur et une finesse que l’on ressent plus qu’on ne les voit. » L’atelier a par ailleurs retrouvé le secret du vrai cuir de Cordoue (cuir gaufré et peint à la main). « Nous avons regardé des textes en vieux français, fait des recherches avec un artisan dont le père en élaborait... » Un long travail qui a permis de faire revivre une méthodologie perdue.
Cette émulsion des savoir-faire est permise et obtenue grâce à une transmission soigneusement orchestrée ; « nous avons douze apprentis en binôme avec des anciens (peinture, dorure, décor). Nous faisons aussi en sorte que le peintre de base puisse faire un peu de décor, le peintre-décorateur un peu de dorure… » Mériguet-Carrère est la seule entreprise au monde avec autant de savoir-faire réunis ; l’atelier le creuset de l’extrême minutie et de la grandeur.