Le (mauvais) feuilleton du 1er mai
L’évolution de la proposition de loi visant à permettre aux salariés de certains établissements et services de travailler le 1er mai vaut presque une mini-série sur Netflix : beaucoup de bruit autour de l’événement, des rebondissements et une fin qui en laisse beaucoup... sur leur faim. Coulisses, rappel des épisodes et florilège de réactions.
Petit rappel chronologique des épisodes, où on a tous les ingrédients d’un scénario bâclé : des décideurs pas toujours clairs, des clans opposés (syndicats de patrons et de salariés), des unions, des clivages et des incompréhensions. Vendredi 10 avril, à l’Assemblée nationale, les députés votent une motion de rejet de la proposition de loi, ce qui permet d’accélérer son parcours en la faisant passer par une commission mixte paritaire (CMP). Lundi 13 avril, Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, reçoit les organisations syndicales de salariés, remontées à bloc pour « défendre » leur sacro-sainte fête du travail, et fait marche arrière : il n’y aura pas de CMP. Mardi 14 avril, ce sont les organisations patronales (U2P, CPME et Medef) qui sont reçues au ministère du Travail. « Il s’agissait d’une réunion d’information destinée à nous mettre devant le fait accompli », précise la CPME dans un communiqué. Mercredi 15, les organisations professionnelles représentatives des boulangers et des fleuristes rencontrent Jean-Pierre Farandou et Serge Papin, ministre des Petites et Moyennes entreprises, du Commerce et de l’Artisanat. Puis le Premier ministre le vendredi 17. Matignon communique le jour-même : ces deux métiers artisanaux pourront ouvrir le 1er mai et faire travailler leurs salariés volontaires qui seront payés le double. Comme avant. Sauf qu’ils ne seront plus verbalisés.
Tout ça pour ça
En effet, « avant », il y avait une ambigüité dans l’interprétation de la nature de l’activité exercée qui devait ne pas pouvoir être interrompue ce jour-là (besoin essentiel du public). La seule nouveauté est donc que cette condition est validée pour les boulangers et les fleuristes, et que cela va devenir une loi pour 2027. « Les services de l’État vont recevoir des instructions pour que les artisans de ces deux secteurs ne souffrent d’aucune conséquence d’une ouverture le 1er mai 2026 dans les règles fixées par la future loi », mentionne le communiqué de Matignon. « Nous sommes passés sur le fil du rasoir », évoque Dominique Anract, président de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ; « j’ai essayé, en vain, d’inclure les primeurs, les poissonniers, les fromagers, bouchers-charcutiers… », affirme celui qui est aussi président de la Confédération générale de l’alimentation en détail (360 000 établissements employant plus d’1,3 million d’actifs). Ces autres commerces de bouche sont restés sur le carreau.
Les dindons de la farce
« Nous sommes en colère et dans une incompréhension totale face à la différence de traitement entre métiers alimentaires », confie Jean-François Guihard, président de la Confédération française de la boucherie-charcuterie (CFBCT). Une exclusion d’autant plus infondée que « notre convention collective a été revue et étendue en 2025 par la direction générale du travail ; la possibilité pour les salariés volontaires de travailler le 1er mai y est et elle a été signée par l’ensemble des syndicats représentatifs, y compris la CGT ! », fulmine-t-il. Pour les bouchers et les poissonniers, cette injustice a un goût particulièrement amer. « Les professionnels qui décideront d’ouvrir - comme ils le font chaque année - s’exposeront encore à des interprétations locales de l’administration. Nous ne les incitons pas à travailler mais nous ne leur interdirons pas non plus, et s’il y a des problèmes nous serons là ! S’il y a des contrôles ce sera vraiment la double-peine ! », s’insurge-t-il en rappelant que « pendant le Covid nous étions considérés comme des commerces essentiels » et que « cela va aussi laisser des traces au sein du dialogue entre professions de l’alimentaire. » Faut-il néanmoins voir dans le fait que ce nouveau projet de loi soit centré sur l’artisanat un signal positif pour l’avenir* ? Le combat continue pour les entrepreneurs de proximité évincées d’un cadre juridique clair et sécurisé. « Dès lundi 20 nous écrirons au président de la République », pose Jean-François Guihard. À l’instar des bouchers-charcutiers et des poissonniers, tous ont la sensation très nette d’avoir été pris pour des jambons au sein d’une série qui se termine en queue de poisson.
*La première proposition de loi incluait les jardineries, mais aussi cinémas et théâtres.
« Il n’a jamais été question d’imposer une généralisation du travail le 1er mai, mais juste de laisser la possibilité aux salariés de quelques commerces de proximité de travailler en vue d’améliorer leur pouvoir d’achat. » (Michel Picon, président de l’U2P)
Le muguet, un symbole
La vente de muguet par des particuliers ou des associations est traditionnellement tolérée sur la voie publique à l’occasion du 1er mai. Il y a néanmoins des conditions précises, comme l’interdiction de s’installer à proximité d’un fleuriste. Avant ce nouveau projet de loi, on pouvait donc avoir la situation suivante : l’interdiction de s’installer à proximité d’un fleuriste… qui devait rester fermé.
Voici par ailleurs les autres conditions à respecter : seul le muguet sauvage, cueilli en forêt, peut être vendu, et en petite quantité uniquement ; la vente doit se faire en brins, sans ajout d’autres fleurs ni emballage, afin de ne pas empiéter sur l’activité des professionnels ; aucun matériel d’exposition (tables, tréteaux, chaises, etc.) ne doit être utilisé pour matérialiser un point de vente : cette possibilité est réservée aux professionnels devant leur boutique ; le vendeur ne doit en aucun cas gêner la circulation des piétons ou des véhicules.