Se reconvertir en artisan : une affaire qui marche !
Désormais la reconversion rime avec avec consolidation... Elle est de plus en plus courante, voire banalisée, et les métiers artisanaux attirent : le choix jadis « par défaut » de la jeunesse devient le choix assumé de l’adulte. Or se reconvertir dans l’artisanat se mûrit et se prépare. Sinon avec plus de 250 métiers différents, le choix est incroyable !
« Je voulais être mon propre patron et deux facteurs essentiels ont joué dans ma décision de le devenir : la primauté des résultats financiers sur tout (le métier, les clients, les usines), et le fait que j’avais toujours au-dessus de moi un ou deux c--- », évoque sans ambages Olivier Beurton, heureux plombier en région parisienne, et qui avant cela a passé vingt ans dans de grands groupes internationaux (responsabilités marketing et commerciales). De concepteur de sites web à créateur de bougies, d’informaticien à peintre en lettres, de chef opérateur à chocolatier, de l’industrie de défense à la boucherie… La liste des grands écarts professionnels vers l’artisanat est longue. Près d’un créateur d’entreprise artisanale sur deux indique s’être orienté vers une activité différente de son métier principal1. Qu’ont donc en plus les artisans ?
« Une réponse dans le concret »
L’aspiration croissante au changement professionnel a été particulièrement marquée après la crise sanitaire de 2020, qui a exacerbé les questionnements sur le sens du travail, l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, etc. En outre, selon diverses études, la propension des jeunes à la mobilité professionnelle semble s’accentuer. Et quand on regarde la façon dont ils voient les métiers de l’artisanat (48 % associent ces métiers à un travail qui a du sens et 42 % à la possibilité d’être indépendant2), on retrouve les motivations de leurs aînés qui ont franchi le pas de la reconversion. « Je suis allé dans un métier de l’économie réelle, de proximité, où des gens reconnaissants nous payent pour ce que l’on fait. Le matin les choses sont dans un état, le soir dans un autre », explique Olivier Beurton. La cannibalisation du réel par le virtuel devrait encore renforcer cet attrait. « L’IA va venir sur-revaloriser ces métiers-là », observe le boulanger reconverti François-Xavier Lot. À la crise de sens actuelle, il y a pour lui « une réponse dans le concret ».
Pour Édouard Eyglunent, co-fondateur de Wecandoo (plateforme qui met en relation artisans et particuliers qui veulent mettre la main à la pâte lors d’ateliers), « le corps a besoin de se connecter avec ce qui l’entoure ; la motricité fine, le fait d’utiliser ses mains de façon précise, c’est bon pour la santé mentale. » Les intellectuels reconnaissent d’ailleurs aujourd’hui les vertus de « l’intelligence de la main ». À noter que les reconversions entrepreneuriales dans l’artisanat sont particulièrement fréquentes dans l’artisanat de fabrication (69 %) et dans les services (61 %), tandis qu’elles restent limitées dans le BTP (25 %)1.
« Le fait de venir d'un environnement différent permet d’avoir un regard critique et innovant. J’ai par exemple été habitué à faire de la veille scientifique, qui s'est transformée en veille concurrentielle. Ce regard m’a permis de bâtir une stratégie différenciante. » (Benjamin Labonne, dirigeant de Labonne Carrosserie)
Des métiers en tension
Les entreprises artisanales ont de plus en plus de mal à recruter. En 2024, 490 000 offres d’emploi ont été diffusées dans leurs métiers, soit une hausse de 46 % depuis 2019 ; en parallèle, le nombre de demandeurs d’emploi a reculé de 12 %, contrairement à la tendance nationale1. Les métiers actuellement les plus porteurs pour engager un projet de formation ou de reconversion sont ainsi notamment les charcutiers-traiteurs, plâtriers, soudeurs et retoucheurs en habillement, pointe le baromètre, qui souligne que les métiers « en vogue » - souvent symboles des trajectoires de reconversions post-covid - pourraient avoir atteint un plafond (brasseurs, fromagers, pâtissiers et chauffeurs VTC). Dans les métiers en tension, l’artisan peut être moteur d’une reconversion en recrutant un demandeur d’emploi via un contrat de professionnalisation (exonération des charges sociales et financement des frais de formation par l’OPCO3). L’entreprise qui identifie un candidat pour un poste, mais à qui il manque des compétences, peut solliciter France Travail pour mettre en place une Préparation opérationnelle à l’emploi individuelle (formation préalable à l’embauche, financée en partie par France Travail et l’OPCO).
Les salariés qui se reconvertissent financent directement une formation certifiante ou un bilan de compétences via leur compte personnel de formation (CPF), sachant que les régions peuvent le compléter ou financer des formations. Le projet de transition professionnel (PTP) est l’un des dispositifs les plus utilisés pour les reconversions (les frais pédagogiques et une partie du salaire sont pris en charge par Transitions Pro). Anaïs Breham, responsable export dans le vin, a cumulé son CPF et un Projet de transition professionnelle pour financer son CAP poissonnier. « On garde ainsi son statut d’employé par sa société, avec tout ou partie de son salaire, et la formation est en partie prise en charge. C’est sur dossier, c’est très dense… Il faut être accompagné par un Conseil en évolution professionnelle (CEP) ». Plus tard, dans le cadre de sa création d’entreprise, « la CMA m’a soutenue et j’ai eu droit à une aide Amorçage de la Région ». Le dispositif « démission-reconversion » permet quant à lui de quitter son emploi avec le chômage
« Attention aux effets de mode ; sur Instagram ou Tik Tok on voit des personnes rouler tranquillement des croissants… mais le feuilletage c’est des heures et des heures de travail ! » (François-Xavier Lot, Marguerite boulangerie).
Bâtir sur du roc : les formations
Pour 2 actifs sur 3 en reconversion (ou qui en envisagent une), ce changement passe par une formation spécifique ; plus de 3 personnes sur 5 en reconversion sont accompagnées dans leurs démarches4. Les métiers artisanaux disposent de filières de formation adaptées aux adultes en reconversion : CAP en formation accélérée, titres professionnels, formations courtes spécialisées. La loi de 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel a libéralisé l’apprentissage et fait bondir le nombre d’organismes de formation. Celles des chambres de métiers et de l’artisanat (CMA) sont conçues pour l’artisanat. La reconversion d’Anaïs Breham vers le fumage de poisson et l’épicerie fine, est un parcours balisé par les formations, en aval et en amont de son projet. Fin 2020, elle passe un jour en Bretagne, avec la CMA locale, pour vérifier si son idée – le filetage et fumage des poissons – convainc. En janvier 2021, elle suit une formation « Hygiène alimentaire » avec sa CMA Nouvelle-Aquitaine. « Heureusement que je l’ai faite ! Cela m’a permis d’avoir une idée du budget à allouer à la mise aux normes de mon futur laboratoire et d’en faire les plans. » En juillet, elle suit une formation à la création d’entreprise, puis passe le CAP poissonnier. En 2023, ce sont les formations Instagram et Facebook qui l’attirent. « Je suis passée de 5 followers sur Insta à 500, sans y consacrer beaucoup de temps. Les bénéfices ont été immédiats », constate celle qui règne sur L’Atelier de Madame Poisson, ouvert fin août 2023, à Camblanes et-Meynac (Gironde). Chaque formation l’a confortée. Le fonds d’assurance formation des chefs d’entreprise artisanale (FAFCEA) finance les formations techniques et transversales, avec souvent un petit reste à charge pour l’apprenant. François-Xavier Lot met encore et toujours la main à la pâte ; « j’ai suivi une formation "panettone" en septembre dernier. » Le boulanger, qui a bénéficié pour se reconvertir d’un plan de départ de chez Danone (rupture conventionnelle avec indemnité de départ) et du dispositif Transitions pro, a acheté son commerce à peine son CAP obtenu. « Si c’était à refaire, j’aurais engrangé plus d’expériences dans autres maisons, pour mieux maîtriser la production et ne pas me faire déborder. » Le licencié en sciences économiques, diplômé d’une école de commerce et titulaire d’un master en entrepreneuriat insiste sur la gestion. « Même si l’on est formé, on a vite peur, j’ai beaucoup investi... » Il confie qu’il faut néanmoins garder une sorte de naïveté paradoxale ; « Cela permet de sauter et se lancer… »
1.Baromètre ISM-MAAF – Bilan 2025 Créations & Transmissions d’entreprises en artisanat.
2.Étude #MoiJeune 20 Minutes – Opinion Way pour les Chambres de métiers et de l’artisanat, décembre 2025.
3.Les Opérateurs de compétences sont des organismes qui ont pour principale mission d’accompagner la formation professionnelle (financement…).
4.CMA France ; étude Centre Inffo, baromètre de la fc, février 2022 + étude reconversion BVA pour France Compétences.
La reconversion en chiffres
> 64 % des cadres citent la quête de sens comme moteur principal de leur reconversion.
(Source : Ifop x Fondation The Adecco Group, 2025).
> 84 % des actifs estiment qu’il est « normal » de se reconvertir au cours d’une carrière et 86 % déclarent avoir déjà changé de métier, de secteur ou de statut.
(Source : Baromètre Ifop et Fondation The Adecco Group, 2025).
>18 % des actifs déclarent être engagés dans une démarche de reconversion et 36 % l’envisagent à court ou moyen terme.
(Source : Baromètre de la formation et de l'emploi – CSA/Centre Inffo (avril 2025).
>Après une réorientation, 1 jeune sur 4 estime qu’il aurait dû moins écouter ses parents et davantage suivre ses propres envies. Un chiffre qui monte à 41 % chez les 16-18 ans.
(Source : Étude Diplomeo ; février 2026).
>Entre 2017 et 2019, la France a enregistré chaque année 1,4 million de mobilités professionnelles impliquant un changement de métier. Parmi elles, les trois quarts concernent un changement de domaine professionnel (France Stratégie, 2023). (Source : Étude de l’Unédic de janvier 2026, « Démission reconversion : quels parcours dans les 24 premiers mois ? »).
>Au 31 décembre 2024, on recensait en France 1 857 000 emplois salariés dans les cœurs de métier de l’artisanat, en hausse de 4,5 % depuis 2019. Dans le détail, le secteur a massivement recruté au sortir de la période Covid avec une hausse globale des emplois de 8 % entre 2019 et 2022.
(Source : Baromètre ISM-MAAF – Bilan 2025 Créations & Transmissions d’entreprises en artisanat).
>Plus d’un jeune actif français sur deux cherche activement à changer d’emploi (seuls 29 % envisagent de rester à leur poste dans l’année). (Source : Étude du groupe Randstad publiée en 2025).
> 56 % des jeunes considèrent les métiers de l’artisanat comme un espace de créativité, confirmant leur image de métiers passion, fondés sur l’expression personnelle et le savoir-faire.
(Source : Étude #MoiJeune 20 Minutes – Opinion Way pour les Chambres de métiers et de l’artisanat, décembre 2025).
> 31 % des jeunes estiment que les métiers de l’artisanat ne sont pas menacés par l’IA, ce qui renforce leur perception comme des métiers durables et ancrés dans le réel. (Source : Étude #MoiJeune 20 Minutes – Opinion Way pour les Chambres de métiers et de l’artisanat, décembre 2025).